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Lettres et arts / Écrivains et poètes

Jean Genet

Pompes funèbres

Page de titre de Pompes funèbres dans l’édition clandestine d’avril 1948 réalisée par Paul Morihien. Le dessin est de Jean Cocteau, qui a aussi trouvé le titre. Le livre a d’abord été proposé à l’éditeur Marc Barbezat puis à Gallimard, à l’origine d’une première édition clandestine sortie fin 1947.

« J’ai oublié de dire que depuis 1945 je ne voyais plus Genet. Paul le voit. Il s’est formé en lui à mon adresse tout un drame obscur analogue à ceux dont Proust compliquait les amitiés les plus hautes. Il refuse de me voir. Je le dérange. Il m’élimine à la manière d’un organisme qui sait se défendre (ou croit savoir se défendre). […] Il se condamne à la solitude et me condamne, pour se donner le courage d’agir.
Je viens de lire les trois quarts de son nouveau livre. C’est le génie même. Et d’une liberté si terrible que l’auteur se met hors d’atteinte, assis sur quelque trône du diable dans un ciel vide où les lois humaines ne fonctionnent plus (deviennent comiques).
Instinctivement, plus que volontairement (les deux se mêlent), il adopte la position la plus odieuse. L’érotisme ne lui suffisait pas. Cette fois, c’est la Milice qu’il exalte, l’Allemagne du Reich, Hitler. Toute cette apologie effrayante s’échappe de la bouche de son jeune ami Jean Decarnin, communiste, mort sur les barricades d’août, et que j’ai vu si souvent rue de Montpensier lorsque Genet était en prison et qu’il nous servait d’intermédiaire. Les meurtriers de Jean deviennent son hypnose, son charme, son rêve, ses dieux.
Un pareil livre est un sommet. Une insulte à la sottise des hommes. Il écrase le jeu qu’ils essayent de jouer et qu’ils croient noble. Il mate la mort.
Je disais à Paul [Morihien] : “C’est comme cela et pas autrement. Ce pourrait être autrement, mais c’est comme cela. Il faut s’y résoudre.” Dans ce livre, Genet se moque d’être lapidé, condamné, fusillé, déshonoré. Rien ne compte que son œuvre et sa force qui est souveraine […]
Après ce livre, on ne peut en vouloir à Genet de quoi que ce soit. Il a raison. Qu’il vole, qu’il se fâche, qu’il nous lâche. Il a raison même s’il a tort, s’il a l’air d’avoir tort. Il a acquis tous les droits au meurtre, à l’ingratitude, à la sottise.
Il arrivait à Proust de me reprocher des fautes amicales que je n’avais pas commises. Et je me disais : “Je dois les avoir commises sans m’en rendre compte.” Car il avait raison. Par exemple, Proust me reprocha longuement de l’avoir évité, du regard, une nuit chez Larue. C’était faux. Je ne l’avais pas vu. Mais j’aurai dû le voir. Donc j’étais en faute. Comment en voudrais-je à Genet de cette étrange brouille qui l’éloigne de moi. Cette brouille doit avoir en lui des mobiles qui relèvent de son mécanisme et que le mien est incapable de percevoir. »
(Jean Cocteau, Journal 1942-1945, 25 janvier 1945.)

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