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Livres / Fiction

Les Enfants Terribles

Le monde primitif de l’enfance

Couverture de la réédition du roman par Grasset en 1954. Début du roman dans un manga japonais de 1985.

Le roman montre l’enfance sous un jour très primitif. Elle relève d’un monde radicalement séparé de celui des adultes, celui des « instincts animaux, végétaux, dont il est difficile de surprendre l’exercice, parce que la mémoire ne les conserve pas ». Les enfants, qui « se taisent à l’approche des grandes personnes », obéissent à des « rites obscurs », rites d’une religion qui « exige des ruses, des victimes, des jugements sommaires, des épouvantes, des supplices, des sacrifices humains », lit-on dès la première page. Le lecteur adulte est invité à plonger dans un univers qui lui est devenu étranger mais qui aurait été le sien, « féerie » lourde de dangers d’un monde primitif, ténébreux, sanglant, auquel il aurait survécu en l’oubliant.

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Le titre accentue par avance l’exotisme de cette plongée en annonçant des enfants terribles. Passé la bataille de boules de neige du premier chapitre, ce caractère terrible s’applique étroitement au couple gémellaire d’un frère et d’une sœur, Paul et Élisabeth, dont l’existence repliée sur leur chambre se poursuit durant toute leur adolescence en marge de tout, notamment du milieu scolaire.
Couple terrible, parce que la bagarre est « l’atmosphère déconcertante » dans laquelle ils vivent sans cesse. Chamailleries, insultes, disputes, sarcasmes entretiennent entre eux un « style passionnel », une « tension jamais relâchée », le « crépitement vivifiant de la discorde ».
Couple terrible aussi parce que ces foudres continuelles sont révélatrices d’une « tempête d’amour » dont l’existence même, au lieu de relations plus paisibles, jette le soupçon sur l’innocence de leurs rapports.
Dès lors, l’attrait de l’histoire change en se chargeant d’un érotisme trouble : l’amour du frère et de la sœur n’est-il pas incestueux ? Le narrateur le nie en parlant d’êtres instinctifs « incapables de discerner un bien et un mal », mais joue avec le feu en mentionnant des scènes osées de bains partagés, de déambulation du frère tout nu devant sa sœur tous les soirs au moment du coucher (Cocteau avait consacré des développements à l’inceste grec dans la première ébauche du roman, et explicité le désir d’Élisabeth de « coucher avec » son frère dans une ébauche de découpage filmique). Le simple fait de mettre dans la même chambre un frère et une sœur de leur âge pendant quatre ans (de 14 à 18 ans pour Paul, de 16 à 20 ans pour Élisabeth) et d’y localiser l’essentiel de l’action, est une provocation à imaginer le pire.

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Les rappels réguliers du caractère tragique de l’histoire vont dans le même sens. Le prière d’insérer de juin 1929 est déjà très explicite, en parlant d’une « fatalité implacable de tragédie antique », entraînant « un frère et une sœur vers la catastrophe ».
D’abord joueuse, leur relation s’assombrit avec l’arrivée d’Agathe, dont la présence provoque une « étape nouvelle qui les enfonçait en eux-mêmes ». À partir de ce moment, c’est clairement une marche vers la catastrophe que raconte l’auteur, jusqu’à la machination avortée d’Élisabeth tentant de détourner son frère d’Agathe et de jeter celle-ci dans les bras de Gérard, l’autre ami du couple.
Dans une ultime scène, tout devient très clair : postée devant son frère à l’agonie, Élisabeth lui fait l’amour en pensée, guettant le moment précis où il va mourir pour se suicider, « comme une amoureuse retarde son plaisir pour attendre celui de l’autre ». « Minute splendide », dit le narrateur, où l’intensité tragique rassasie le lecteur et semble vider le crime de sa substance en garantissant la mort des amants ; minute « où les âmes s’épousent, où l’inceste ne rôde plus ».

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À un grand public avide d’émotions simples, Cocteau propose donc un univers primitif, où deux êtres instinctifs vivraient à leur insu, dans la bagarre et le songe, une aventure nocturne qui se termine dans le sang. Aventure peu banale, dans laquelle pourtant, au grand étonnement de l’auteur, beaucoup de lecteurs ont reconnu quelque chose de leur vie.

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Cette aventure, Cocteau choisit en même temps de lui donner une allure « classique », affichée d’abord à travers l’adoption de l’unité de lieu, de temps et d’action des tragédies du Grand Siècle et par exemple d’Athalie de Racine, pièce évoquée à trois reprises.
Unité de lieu : la chambre, une « chambre abstraite, capable de se recréer n’importe où ».
Unité de temps : une « enfance » conservée à l’âge de l’adolescence par des jeunes gens qui, évoluant de 14 et 16 ans au début à 18 et 20 ans à la fin, ne quittent pourtant pas ce temps hors du temps, végétatif et monotone, d’une vie régie par des « instincts animaux, végétaux ». Unité d’action : le jeu.

Mais le roman est classique aussi par sa manière de faire de l’esprit. Tempéré dans la narration, l’esprit, vertu de la conversation « à la française », explose dans le « dialogue injurieux » des enfants. Certes, celui-ci ne semble que foudre, crépitement, éclairs et orages : les enfants sont des « guerriers », qui se battent à coups de foudre dans une « température d’orage ». Mais en réalité, ces injures, ces brusqueries, ce « crépitement vivifiant de la discorde », sont pour le frère et la sœur, des caresses, la manière la plus plaisante de se « taquiner ». C’est l’art de plaire de la conversation à la française que l’on retrouve donc dans une variante « terrible ». Sous le « style passionnel du frère et de la sœur », Cocteau propose à son lecteur de retrouver l’électricité charmante de la conversation à la française.

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