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Livres / Fiction

Thomas l’imposteur

Le drôle et le douloureux

« Être assez aigu, assez rapide, pour traverser d’un seul coup le drôle et le douloureux, c’est à quoi je m’exerce. » (Jean Cocteau, « Autour de Thomas l’imposteur », 1923). Son : extrait d’une lecture-feuilleton de Thomas l’imposteur par André Falcon, pour l’émission « Lecture du soir » sur France 4 Haute-Fidélité, 19, 20 et 21 janvier 1955.

On rit ou sourit beaucoup en lisant Thomas l’imposteur, livre gai, franchement comique souvent. Madame Valiche, Gentil, le docteur Verne, sont des personnages de comédie ou de farce, des « burlesques ». Verne hypnotisant son personnel (« “Boitez”, ordonnait-il à l’un, “Toussez”, ordonnait-il à l’autre »), la pirouette de Madame Valiche raccrochant quelques mots du rôle de Carmen devant la princesse de Bormes, Verne convainquant la tante de Thomas de ne pas dévoiler l’imposture, le général Madelon s’enferrant dans sa bêtise, sont des scènes d’un comique irrésistible…
Pourtant, le « décor » de la guerre semble se prêter assez peu à cette veine. C’est que l’auteur, comme Stendhal auquel il se compare volontiers, veut pouvoir être profond sans paraître sérieux : « La frivolité ne doit être qu’une fausse frivolité, une pudeur pour cacher son fond. Stendhal est un faux frivole type. Je viens de relire sa merveilleuse Abbesse de Castro. / Sans doute aussi trouvera-t-on mes deux romans FRIVOLES. Tant mieux » (lettre à sa mère du 3 novembre 1922).
Pudeur, mais aussi de l’amour de l’« esprit français » : « Le prestige de l’ennui est immense sur mes compatriotes. Ce n’est pas une denrée de chez nous. Elle possède la séduction des choses exotiques. Un texte où la cuiller tiendrait debout provoque le respect. Un texte vif semble suspect à ceux qui craignent de paraître frivoles » (« Les armes secrètes de la France » [1958] repris dans Poésie critique, t. II, Gallimard, Paris, 1960.)

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Dès lors, « le drôle et le douloureux » ne sont jamais très loin l’un de l’autre, comme le souligne l’auteur dans « Autour de Thomas l’imposteur » : « Être assez aigu, assez rapide, pour traverser d’un seul coup le drôle et le douloureux, c’est à quoi je m’exerce. » Cela est conforme à l’exigence du poète, qui est d’être exact : or l’exactitude de la poésie invite à ne pas séparer le comique et le tragique, mais plutôt (dans une conception cette fois romantique plutôt que classique) à le doser différemment selon les genres et les sujets. Cocteau n’oublie pas la gravité de la guerre, son tragique. Mais il n’oublie pas non plus ses côtés drôles ou franchement comiques, ses aspects de rêve et d’aventure, sa vulgarité ; bref, sa complexité humaine.

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Mêler le drôle et le douloureux, c’est ce que l’auteur réussit magistralement dans l’épisode des blessés.
La description précise et sobre, retenue, des mourants, de leur aspect, leur air ahuri, de l’odeur qui règne, serre le cœur ; mais comment ne pas sourire de la pensée par laquelle Madame de Bormes arrivant sous la tente domine sa répugnance : « N’était-elle pas arrière-petite-fille d’un homme qui, plutôt que de se rendre, broya un verre et l’avala. » L’entrain inopiné de Madame Valiche, pleinement à son aise dans ce drame, se mettant à soigner avec une gaieté frénétique et vulgaire, couronne la scène : « — Hop ma petite, cria-t-elle à la princesse, aussi gauche qu’aurait pu l’être Madame Valiche dans un bal, hop ! au travail ! […] Elle riait, à genoux devant un débris. » On rit devant tant d’entrain, mais par surprise, douloureusement. La réaction de la princesse se rendant compte que, face à ce dévouement rayonnant, elle « marque mal » auprès des jeunes médecins, est d’une justesse admirable.
Même mélange détonnant dans la section suivante du même épisode : le « système de triage » du major allemand, piquant les blessés à la fourche, fait rire par son aspect saugrenu. La scène du mutilé sans mains est atroce. Et pourtant on rit du manège du blessé remettant patiemment dans sa bouche avec sa langue une médaille que le major lui ôte régulièrement avec sa fourche. L’anecdote des moignons dressés pour attraper les tringles de l’ambulance sonne terriblement juste, mais comment ne pas rire, immédiatement après, de la réplique maladroite et naïve du major français exprimant son soulagement au major prussien : « — Ouf ! Vous content ? Fous gondent ? prononçait-il pour l’aider à comprendre. »
Tout cela sonne juste et humain, y compris quand on frôle le registre bouffon. Ce « plus vrai que le vrai » a l’exactitude de la poésie telle que l’entend Cocteau.

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