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Théâtre de la rue, texte d’une émission de 1937 publié en 2003 chez Fata Morgana. Dessin publié dans La Nef, n° 73-74, février-mars 1951. Voix : extrait d’une conférence de Cocteau à Lausanne (Suisse), devant la Société de Belles-Lettres, 14 février 1949.

Jusqu’au milieu des années trente, Cocteau, qui se félicite de n’avoir pas ou plus de poste chez lui, accorde peu d’attention à la radio. De 1937 à 1939 en revanche, il se met à collaborer activement à plusieurs postes privés et publics, en quête de contact avec le grand public.
Outre quelques interventions sur Radio Cité en octobre 1937, citons ici deux séries de causeries : « Le Théâtre de la rue », dix émissions entre le 24 octobre 1938 et le 6 janvier 1939, tous les jeudis en principe, sur Radio Luxembourg ; « Billet parisien », du 21 octobre au 30 décembre 1938, le vendredi soir sur Radio Cité.
Les quelques textes retrouvés de ces émissions nous renseignent sur le fait que devant le micro le ton de conversation, que Cocteau recherche jusque dans ses conférences et discours les plus officiels, relève d’un apprentissage malaisé et peut-être aussi d’un tâtonnement sur le style approprié. La « bouche d’ombre » des ondes substitue au trac de la scène ou de l’amphithéâtre, d’une foule à dompter ou flatter en bloc, « un véritable vertige du vide, un écœurement du phénomène qui multipliera notre parole, une timidité devant la faute qui se décuple » (Cocteau, « Le Club d’Essai », La Chambre d’écho, n° 1, 1947). Ce trac paralysant empêche d’autant plus le poète de se confier aux chances de l’improvisation qu’il ne s’agit pas pour lui, au départ, de seulement bavarder, mais de « lancer à travers la jeunesse une force de moi qui m’échappe et qu’ils [les jeunes] emploient à leur guise » (« Mes disques préférés », émission sur Radio Cité, octobre 1937). Parler, c’est aussi laisser parler l’ange du bizarre, la force qui l’habite.
C’est apparemment la préparation d’un documentaire radiophonique sur L’amour à Harlem, en octobre 1937, qui l’aide à franchir le pas. « La chambre des illusions », qui relate l’expérience, souligne l’avantage de l’improvisation à laquelle il se décide pour l’occasion : « J’improvise. C’est dur. Mais, en fin de compte, c’est plus honnête, car dans mes hésitations et mes accrochages mêmes, le public sent une vérité, une électricité, qui ne saurait se produire d’après une lecture » (publié dans les Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n° 8, 2010). Ainsi, dans « Le Théâtre de la rue », à défaut de vraiment improviser, Cocteau « s’applique à imiter », sur le papier déjà, l’allure « fil en aiguille » et la vivacité de ton de la conversation, feint de se perdre dans les marges de son sujet, de se reprendre : « Vous voyez, le diable du théâtre me tire par la veste et m’entraîne chaque fois loin de notre ligne droite. Je commençais à vous entretenir du théâtre de la rue et des grands magasins et voilà que je me retrouve […]. »

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Ce relief vivant de l’improvisation, on le trouve pleinement dans les causeries et conférences vraiment improvisées devant un auditoire physiquement présent, où Cocteau retrouve le sentiment immédiat du public que l’intermédiaire du micro lui fait perdre à la radio. Par exemple dans la conférence sur « Le cinématographe, langage de l’homme » dont nous proposons un extrait, donnée à Lausanne le 14 février 1949, quelques jours après la mort de Christian Bérard.
Le fil méandreux de la conversation est plus décousu, plus lâche, le mouvement de la phrase plus hésitant et flottant, que dans une conférence-conversation préparée à l’avance comme celle donnée au Collège de France en 1923 (« D’un ordre considéré comme une anarchie »). Mais du moins obéit-il étroitement à la pression du moment (la mort de Bérard), au naturel de l’improvisation et à la collaboration avec le public, dont Cocteau souligne dans l’extrait que nous faisons entendre l’influence active sur le causeur, par ses mouvements divers, sa houle, ses ondes.