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« Lettre » de Jean Cocteau dans Confluences, n° 21-24, juillet-août 1943.

Il est intéressant de lire en parallèle aux articles du Foyer des artistes écrits sous l’Occupation, la brève « Lettre » que Cocteau adresse à la revue Confluences en guise de contribution à son numéro spécial sur les « Problèmes du roman » (n° 21-24, juillet-août 1943).
Créée à Lyon en juillet 1941, en zone Sud, la revue Confluences est d’abord ouvertement pétainiste. Mais René Tavernier, qui assure la direction de la revue à partir de janvier 1942, en change totalement l’orientation. Le numéro de juillet-août 1943, consacré aux « Problèmes du roman », réunit les contributions d’écrivains pour beaucoup engagés dans la Résistance et œuvrant sous le contrôle de Paulhan, à un moment où la N.R.F. de Drieu La Rochelle cesse de paraître (juin 1943). Signe de son importance, le numéro fait quatre cent quinze pages.
Le but de Tavernier est de contribuer par ce numéro à « cette chaîne, cette continuité qui relie les esprits, et, dans leur infinie variété, compose une unité toujours vivante, toujours active » de la France (préface du numéro), dans le moment où elle est occupée par les Allemands. Il situe ainsi la littérature en général par rapport aux interrogations posées par la guerre, d’une manière qui rejoint celle de Cocteau dans Le Foyer des artistes : une défense de la culture française, en des termes dont le lecteur peut aisément sentir l’application à l’actualité.

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Sans avoir en vue le roman plus qu’un autre genre (il mentionne sa pièce en vers Renaud et Armide), Cocteau affirme ainsi dans sa « Lettre » « qu’une grande erreur de notre époque vient d’un malentendu qui consiste à confondre ce qui est “poétique” avec la poésie. Cela forme une mode de poésie qui perturbe un ordre mystérieux. » Il ajoute : « On ne peut être et avoir l’air. La poésie profonde ne s’analyse pas et n’a jamais cet “air poétique” qu’on se hâte de confondre avec elle. » Ces réflexions sont courantes sous la plume de Cocteau depuis la préface de 1922 aux Mariés de la tour Eiffel et les textes du Rappel à l’ordre (1926). Mais dans le contexte de l’époque, elles s’augmentent inévitablement d’un sous-entendu politique : de même qu’il y a eu par exemple dans les années vingt une mode d’avant-garde, il y a sous l’Occupation une mode maréchaliste et collaborationniste, qui n’exprime pas le « vif » de la littérature du temps parce qu’elle n’exprime pas le « vif » de l’époque. Dans les articles du Foyer des artistes en revanche, il s’agit bien « de louer ce qui sor[t] chez nous de vif » (Avant-propos à l’édition en volume).

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L’allusion de la « Lettre » à Renaud et Armide, pièce créée en avril 1943 à la Comédie-Française, est à ce titre significative. Cocteau la présente comme une « fable française » (texte du programme), et l’introduit en ces termes dans un article de Comœdia : « Je n’ai pas cette opinion qui consiste à croire que les époques tragiques demandent qu’on écrive des pièces légères. Aux époques tragiques, j’estime qu’il faut la tragédie et que les artistes forment des groupes individuels où le seul esprit commun suit un esprit de grandeur » (« Avant Renaud et Armide », Comœdia, 3 avril 1943).